Repères éthiques: l'espace de rencontre

L'auteur: Bemben, L.

1) Considérations étymologiques : l’espace et la rencontre

Le terme d’ « espace de rencontre » peut prêter à confusion en raison d’une certaine polysémie. Au sein de cet écrit, il est employé dans le sens de « lieu où se rencontrent deux sujets », que ce lieu soit métaphorique (l’endroit où se rencontrent deux psychismes) ou littéral (l’endroit où se rencontrent deux personnes). C’est précisément cette double possibilité de compréhension qui a déterminé le choix de l’expression.

D’un point de vue étymologique, le terme « espace » provient du latin « spatium », qui a pris deux sens particuliers au cours de son histoire. Le premier, classique, l’assimile à la géométrie spatiale : l’espace est avant tout une manière de déterminer un endroit.

Le second, que l’on doit à l’ancien français, considère l’espace comme durée. C’est par exemple le cas lorsqu’il est question de quelque chose qui a occupé « tout l’espace de la journée ». Cette étymologie particulière évoque un espace à plusieurs dimensions, à la fois temporel et physique, imaginaire et concret.

A ce terme s’adjoint celui de « rencontre », qui est issu de l’ancien français « encontre ». Il signifie étymologiquement « croiser quelqu’un sur son chemin ». Encore une fois, la double acception se remarque : ce chemin peut être autant celui de nos pas que celui de nos vies.

Ainsi, l’espace de rencontre pourrait être un espace multidimensionnel dans lequel deux personnes se croisent. Nous pouvons tous les jours constater la réalité de cette affirmation : croiser quelqu’un sur son chemin convoque autant les aspects pragmatiques (l’espace physique où s’engage ce corps qui vient vers moi) que symboliques (l’espace imaginaire où s’engage cette pensée venant communiquer avec la mienne), au sein d’un espace relationnel plus complexe qu’il n’y paraît de prime abord.

Il semblait donc intéressant, pour cet écrit, de se référer à cette expression très évocatrice de la complexité des rapports humains. L’espace de rencontre comme métaphore ou comme réalité concrète se prête d’ailleurs particulièrement bien à la réflexion sur ce qui peut se dérouler au quotidien dans les établissements. Comment rencontrons-nous l’Autre ? Au sein de quels espaces nos chemins viennent-ils se croiser ? Que dire des multiples dimensions dans lesquelles nous créons le lien avec lui et posons la reconnaissance de nos existences mutuelles?

C’est à ces questions, fréquentes lorsqu’il s’agit d’accompagner des personnes très vulnérables psychologiquement et somatiquement, que s’intéresse cette réflexion. Son but premier est de permettre une approche réflexive de ce qui pourrait bien, au sein de ces espaces complexes, favoriser la rencontre positive plutôt que celle, néfaste, prenant le nom de « mal-encontreuse ».

2) La rencontre comme espace de risque

La rencontre avec l’Autre est souvent décrite comme une prise de risque pour l’individu. Peut-être est-il utile de nous interroger sur cette idée dans le cadre de notre réflexion.

En premier lieu existerait le risque de l’incertitude, basé sur le constat que l’Autre est un être dont nous ignorons presque tout. Il nous place donc face au doute et au manque, c'est-à-dire face à l’inconnu, toujours générateurs d’une certaine angoisse. En effet, malgré toutes les connaissances que nous pouvons posséder sur l’histoire de vie ou le comportement de la personne, cette dernière n’est aperçue que pour ce qu’elle semble être ou semble faire, et non dans la globalité de son intentionnalité. Cette impossibilité de connaissance absolue de l’Autre nous place dans l’obligation de nous baser sur ce que nous croyons percevoir de lui, c'est-à-dire sur un aperçu relatif ne donnant accès qu’à un fragment de son être.

Ce fragment ne saurait résumer l’être tout entier car « être », c’est surtout devenir. Heidegger disait à ce propos que « les choses sont, l’humain existe»[1].

L’incertitude est donc le premier des risques de la rencontre humaine, en cela qu’elle bat en brèche notre illusion de maîtrise et de puissance sur le monde en nous plaçant face à un Autre qui, d’une certaine manière, nous échappe toujours.

Cette relativité permet un premier constat sur la rencontre : elle est une construction entre deux sujets cherchant à communiquer l’incommunicable pensée humaine.

La rencontre est donc relative, sujette à l’erreur et au malentendu. Elle est incertaine au sein des identifications plus ou moins conscientes que nous menons pour tenter de saisir une réalité (l’Autre) qui nous est radicalement étrangère.

En second lieu, rencontrer l’autre suppose le risque de l’émotion. La rencontre humaine n’est pas émotionnellement neutre car elle se colore, au-delà de l’échange de connaissances, d’un partage de ressentis et d’éprouvés. Il s’agit de vivre une interaction portant sur plusieurs dimensions ; certaines pouvant susciter des réactions émotionnelles et affectives particulièrement puissantes. L’Autre est donc source de réactions hors de contrôle, vécues par le corps (l’émotion comme éprouvé corporel) et par l’esprit (le sentiment comme ressenti psychique). Cela engage donc tout notre être.

Au-delà du manque de maîtrise généré par l’incertitude, la rencontre fait donc également écho à nos dimensions émotionnelles et affectives au sein d’un partage global de sujet à sujet. Cette réalité d’une rencontre totale existe à plus forte raison lorsqu’il s’agit d’un contact avec une personne porteuse de handicap mental sévère. La radicalité de son investissement affectif et sa grande dépendance en général sont des facteurs particuliers d’implication émotionnelle. Cette « figure de fragilité humaine » fait d’ailleurs souvent écho à nos propres angoisses et failles personnelles.

Cette implication des dimensions non-rationnelles nous amène à un second constat sur la rencontre : elle est une zone multidimensionnelle, impliquant les sujets dans leur globalité.

Si la pensée en tant que telle est incommunicable, sa coloration existentielle traverse l’espace de rencontre et inclue chaque sujet dans un partage fondamentalement humain. Ces deux risques, au sein d’une rencontre avec le sujet porteur de handicap, sont donc autant liés à la notion de Différence qu’à celle de l’Identique.

Différence car l’altérité fondamentale de l’Autre se renforce bien souvent au travers de son aspect physique. La personne porteuse de handicap nous place face à un « miroir brisé »[2], où nous peinons à faire de cet alter un ego auquel nous identifier en raison de ses grandes différences somatiques et du ressenti d’étrangeté qu’elles déclenchent en nous. Les identifications permettant de réduire l’incertitude par la construction d’une certaine similitude (qu’est-ce que s’identifier, sinon rechercher et construire en nous-mêmes ce qui est semblable à l’Autre ?) peuvent ainsi se trouver particulièrement compromises.

Pour cette raison, Scelles énonce que « dans la confrontation à un sujet traumatisé ou vulnérable, le plus difficile n’est pas de considérer ce qu’il a de différent mais bel et bien d’appréhender ce qu’il a de semblable à soi »[3].

Outre ce sentiment d’étrangeté face au corps souvent difforme, l’invalidation des normes sociales que renvoie le comportement de la personne constitue également un facteur à ne pas négliger. Les normes habituelles d’interaction (courtoisie, politesse, distance physique), de modes relationnels (langage, conduites) et de fonctionnement psychique (niveau intellectuel, niveau de développement psychoaffectif, habiletés logiques) se désintègrent au sein d’un contact atypique qui peut être particulièrement déstabilisant pour la personne accompagnante, voire pour l’institution toute entière.

Mais malgré cela, l’Identique reste une composante essentielle de la rencontre. Lorsqu’on est touché, ému, bouleversé parfois par une rencontre avec un sujet en situation de handicap, cela nous renvoie à une humanité partagée. Cette « pâte commune dont nous sommes faits »[4], selon l’expression de Paul-Claude Racamier, nous donne accès non pas à ce que l’Autre « est » de manière singulière, mais à ce que nous partageons avec lui de la condition humaine. Ce partage, qu’il existe dans les mots ou dans l’émotion commune, nous montre si besoin était que l’humanité transcende le handicap.

Pour ces raisons, la rencontre avec le sujet en situation de handicap est un espace de risque qu’il s‘agit de gérer du mieux que nous pouvons. L’incommunicabilité et l’impact émotionnel de la rencontre constituent des écueils qu’il s’agit de dépasser afin que le contact demeure une zone de bien-être pour celui que nous accompagnons autant que pour nous-mêmes. Cette « gestion » ne signifie pas la disqualification de l’émotion en tant que vectrice de sens, mais plutôt la capacité, pour un professionnel, d’être touché sans être percuté, et donc d’agir avec l’Autre plutôt que face à lui.

Il importe donc de réfléchir à cette situation particulière qu’est le contact avec le sujet en situation de handicap, afin d’agir avec lui dans la co-construction de la rencontre plutôt que de réagir à ce qu’il déstabilise en nous. Pour se faire, cet écrit se basera sur une composante essentielle à une rencontre favorable : l’ajustement de sujet à sujet.

3) La question de l’ajustement

Nous l’avons vu, la rencontre avec le sujet en situation de handicap est un espace de risque. Risque de l’altérité (l’Autre est inconnu) et risque de l’identité (il reste un humain dont les émotions font écho aux nôtres). La question première d’une rencontre semble donc être celle d’un ajustement de sujet à sujet, afin de dépasser ces deux difficultés. Ajuster l’espace de rencontre peut se comprendre de deux manières différentes, selon qu’on le conçoive comme métaphore (l’espace comme zone de rencontre psychique) ou comme littéralité (l’espace comme zone de rencontre physique). Nous nous intéresserons à ces deux aspects sémantiques, afin d’aborder la question dans sa globalité.

A) L’ajustement comme métaphore

Voir l’ajustement comme une métaphore suppose de considérer l’espace de rencontre comme un lieu imaginaire où se rejoignent deux pensées. L’ajustement impliquerait donc de prendre en compte ces deux pensées et de s’interroger sur la manière de les faire exister de manière harmonieuse dans l’espace de leur rencontre.

Une des réponses apportées par les institutions consiste souvent à penser la rencontre par son but effectif : créer les conditions d’un bon accompagnement de l’aidé par l’aidant. Plus que d’une « rencontre », les écrits institutionnels font en effet souvent état d’un « accompagnement » à tel ou tel acte de la vie quotidienne ou à telle ou telle activité.

Ce terme particulier n’est pas anodin et mérite que l’on consacre quelques lignes à son étymologie. Provenant du latin « cum » (« avec ») et « panis » (« pain »), il signifie littéralement faire de l’Autre un compagnon, c'est-à-dire quelqu’un avec qui « partager le pain ». De manière symbolique, il comporte donc le discret mais ferme rappel que l’Autre est un égal qu’il convient de traiter avec égards et dignité au sein d’une relation symétrique. Ceci n’est pas sans poser problème lorsqu’il est question de l’accompagnement des personnes porteuses de handicap. Certes, les égards et la recherche de dignité ne sont ni discutables ni négociables, mais la symétrie de relation, elle, peut poser question. Comment peut se positionner l’Autre en tant qu’égal au niveau des décisions qui le concernent, alors même que le but de son accompagnement est de pallier à ses difficultés en ce domaine ? Comment, également, maintenir une symétrie de pouvoir dans la relation alors même que le handicap moteur place le sujet dans une dépendance parfois totale vis-à-vis de son aidant ?

Une partie de la réponse pourrait bien se trouver dans l’expression de Hennezen et Montingny, lorsqu’elles énoncent qu’ « accompagner, ce n’est pas réagir, c’est s’ajuster »[5].

Ce refus de la réaction (qui se base toujours sur une réponse à quelque chose) au profit d’une action d’ajustement peut se comprendre comme la recherche de la mise en place d’un espace de liberté propice à l’expression du sujet porteur de polyhandicap. Il ne s’agira plus de réagir à une situation, mais de s’ajuster pour que la personne puisse exprimer sa volonté.

Dans cette optique, différentes dimensions de l’espace de rencontre peuvent être favorisantes ou au contraire inhibitrices pour la personne.

En premier lieu, la question de la distance entre les sujets se pose. Elle peut en effet être déterminante dans l’expression de leur volonté. Qu’on soit trop proche, et la personne peut se retrouver étouffée, incapable d’exprimer ses désirs à cause de l’omniprésence des nôtres. Que l’on soit trop éloigné, et elle peut se sentir à ce point perdue que sa pensée se fige dans la panique d’une absence totale de repères sécurisants.

En second lieu, la question de son développement intellectuel, psychoaffectif et logique peut émerger. S’ajuster peut aussi se voir comme une action visant à proposer à la personne des situations qu’elle est à même de saisir et d’utiliser comme base d’épanouissement. Que la situation soit trop complexe ou non adaptée, et le monde devient alors incompréhensible et porteur d’une angoisse inhibitrice pour elle. Qu’elle soit trop simpliste ou infantilisante, et la personne se verra enfermée dans un fonctionnement entravant l’expression de ses potentialités.

a) De la bonne distance à la distance juste

Trop grande ou trop restreinte, la distance entre les deux sujets (que l’on croise souvent, dans les institutions, sous le vocable de « distance professionnelle ») est une considération majeure dans le quotidien des structures. Comment se positionner face à la personne dépendante ? Comment gérer les élans parfois très infantiles qu’elles manifestent ? Que faire face au câlin ? Au bisou ? A la demande d’un amour que l’on ressent comme maternel ? Ces questions émergent très fréquemment dans les couloirs ou les réunions des institutions, investies par le désir de réfléchir à cette problématique d’accompagnement.

La première démarche qui nous semble intéressante à mener consiste déjà à préciser les choses au niveau sémantique. Que dire, concrètement, du qualificatif de « bonne » distance que l’on entend parfois au sujet de cet écart à préserver entre l’aidant et l’aidé ? Peut-être, déjà, que personne ne peut se targuer de savoir ce qu’est une distance « bonne » ou une distance « mauvaise ». L’interrogation éthique ne porte à vrai dire pas sur le « bon » et le « mauvais » en cela qu’ils sont avant tout des émanations de la morale[6]. Une bonne distance vis-à-vis de telle personne accompagnée ne sera peut-être pas si bonne que cela vis-à-vis d’une autre, car le rapport humain est avant tout relativité et mouvement. L’Autre n’a ni mode d’emploi ni constance absolue dans ses besoins. Il faudrait donc, peut-être, s’interroger sur une distance qui, si elle ne se soucie pas d’être bonne, se doit par contre d’être juste. C'est-à-dire une distance ajustée aux besoins de l’autre et à ce qu’il peut vivre. A partir de ce petit « pas de coté » vis-à-vis des représentations communes sur la distance professionnelle, nous pouvons nous interroger plus avant: qu’est-ce qu’une distance juste ?

Pour Prayez, il s’agit de « la capacité à être au contact d'autrui malgré la différence des places »[7].

Cela nous amène à penser l’asymétrie de notre relation déjà évoquée auparavant. Nous nous situons très souvent dans une relation particulière avec la personne porteuse de polyhandicap. Bien que nous ne soyons ni un membre de sa famille, ni un de ses amis, nous passons énormément de temps avec elle (parfois plus qu’avec nos proches) et devons être bienveillants et compréhensif à son égard. En cela réside déjà une sorte de paradoxe propre à toute profession de soin et d’accompagnement en milieu de vie. Une vigilance spécifique semble donc être à mener afin de ne pas compromettre la juste place de l’Autre par une confusion entre notre rôle professionnel et notre propre existence sociale et familiale. Les égards et la présence bienfaitrice auprès de l’Autre, bien que répondant à des qualités humaines, sont des actes professionnels au sein d’un prendre-soin (logique de bientraitance) et non des positionnements privés dépendants de notre seule volonté. Cette première dimension peut être une composante essentielle d’une distance ajustée à l’Autre. Nous prémunir d’une perte de positionnement identitaire dénaturant le rôle d’accompagnant professionnel au profit d’un rôle de parent fantasmé ou d’ami pourrait en effet représenter un précieux repère en termes de réponses professionnelles.

La demande de bisou, par exemple, prend un tout autre sens lorsqu’il est question de l’étudier sous l’angle de l’ajustement (à quel objectif professionnel puis-je relier cela ? Quelle attitude avoir pour rester cohérent vis-à-vis du projet d’accompagnement ? En a-t-on discuté en équipe? Quel sens cela a-t-il pour lui ?) plutôt que par une réaction strictement personnelle (cela me fait-il plaisir ? Quel sens cela prend-il pour moi ?). La réponse n’en sera pas forcément plus aisée à trouver, mais sera au moins orientée vers une certaine recherche d’ajustement aux besoins de la personne, et non plus une simple réaction à son désir (avec tout ce que cela comporte d’échos et de résonnances dans notre histoire personnelle). Un espace de rencontre clair au niveau de son cadre de référence peut donc être une protection fondamentale contre le risque de débordement émotionnel et les comportements de maltraitance qui pourrait en découler. Ce fantasme de l’Autre comme compagnon privé est en effet très engagé dans certaines conduites relevant de la perte du rôle professionnel. C’est le cas, notamment, lorsqu’il est question de punir un comportement plutôt que de le sanctionner (il s’agit alors d’une réaction de représailles et non d’une action éducative) ou de réaliser un chantage affectif sur l’Autre pour obtenir sa soumission à nos désirs (« si tu ne fais pas cela, tu n’auras pas bisou »). Le glissement d’une conduite active professionnelle à une conduite réactive personnelle signe fréquemment une fragilité de positionnement au sein de l’espace partagé de rencontre.

Si le vivre-ensemble génère nécessairement un certain climat émotionnel, ce dernier n’aura pas le même destin en fonction de l’ajustement en terme de distance professionnelle. La pensée collective permettant un certain recul sur les événements, le débordement et ses effets néfastes sur chacun pourra être contourné plus aisément. Décentrer l’événement du ressenti personnel pour le recentrer sur la logique professionnelle permet en effet de sortir de l’émotion pour réfléchir à la situation pour ce qu’elle est, et non pour ce qu’elle nous a fait ressentir de l’Autre et de nous-mêmes. C’est en cela que cette vigilance sur la raison professionnelle de notre présence auprès des personnes semble fondamentale en terme d’ajustement.

b) La question du développement intellectuel, psychoaffectif et logique

Les enjeux portés par le niveau de développement de la personne sont primordiaux au sein de l’espace de rencontre. Nous l’avons vu, le risque de l’altérité dans le champ du polyhandicap place les personnes face à une difficulté de reconnaissance. L’identique (à nous) que porte l’autre (en lui) est d’autant plus complexe à reconnaître en raison de sa grande différence somatopsychique. Saisir quelques bribes de son fonctionnement psychique pourrait donc permettre la levée de quelques malentendus, voire de quelques mystères, et nous amener à mieux nous reconnaître en lui. Par ailleurs, l’ajustement en tant que tel suppose de connaître suffisamment le fonctionnement de l’autre pour, précisément, y ajuster nos propositions. Dans cette optique, trois théories particulières du développement de l’être humain semblent intéressantes : le développement intellectuel, avec sa logique de niveau et de performance, nous indique à quel degré de complexité la personne peut faire face dans les situations de vie qu’elle rencontre. Le développement psychoaffectif, avec sa focalisation sur les rapports au corps et aux autres, peut nous aiguiller sur les difficultés vécues par la personne vis-à-vis d’elle-même et du relationnel en général. Enfin, le développement logique, décrivant l’avancée de l’appréhension sensori-motrice et épistémologique de la personne, peut nous aider à constituer des activités à même de la stimuler et de l’accompagner dans son épanouissement.

S’il est impossible de décrire ces trois grandes théories de l’être humain au sein d’un écrit aussi modeste, elles nous permettent cependant d’aborder un aspect éthique essentiel: l’effort pour comprendre l’autre. Lorsqu’il est question d’un ajustement, il est en effet nécessairement question d’une bonne appréhension de ce dont il a besoin et de ce dont il peut se saisir. Comprendre ce qu’il peut comprendre, se placer en situation de saisir les enjeux relationnels qu’il vit et, enfin, appréhender ce qu’il est lui-même en mesure d’appréhender en termes de connaissances et de logique ; voici ce qui semble être une des premières tâches institutionnelles dans l’accompagnement d’une personne au fonctionnement psychique et mental atypique.

Bien entendu, ce propos ne signifie pas qu’il faille réduire la personne à quelques chiffres ou à quelques notions. Lévinas précisait d’ailleurs que « réduire l’autre (exclusivement) à son être crée la possibilité d’inhumanité »[8]. Il est clair que considérer l’Autre comme réductible à quelques notions (« ce qui est ») ne ferait que détruire son humanité (« son existence ») en la réduisant à un niveau d’efficience ou de développement cérébral. Il s’agit simplement de dire que s’ajuster à l’Autre commence avant tout par essayer de comprendre la manière dont il vit sa réalité. Ce terme d’ « essai » est intentionnel dans la mesure où, nous l’avons vu, l’Autre restera un inconnu radical. L’important est ici de pointer l’effort éthique à fournir en vue de repérer quelques îlots de connaissance nous permettant de nous ajuster à lui. Par exemple, une bonne connaissance du développement d’une personne permet d’adapter l’environnement à ses capacités. Où est le sens d’un panneau indicateur écrit pour une personne ne sachant pas lire ? Quelle signification prend un symbole pictographique pour une personne dont le raisonnement fonctionne essentiellement sur un mode concret ? Comment éviter d’attribuer des intentions à l’Autre si nous ne savons pas que la stratégie qu’il nous semble adopter n’est pas pensable en ces termes par lui ?

B) L’ajustement comme littéralité

L’espace de rencontre comme zone d’interaction physique est une autre manière de voir la problématique de l’ajustement. En terme de littéralité, les questions posées relèvent davantage de la pragmatique : comment agencer l’espace, dans la réalité concrète ? Quels effets ont différents agencements spatiaux sur ma rencontre avec l’autre ?

La gestion de l’espace physique est à vrai dire un des thèmes centraux de l’accompagnement en structure médico-sociale. L’institution elle-même repose sur une délimitation des lieux : les distinctions institution/société, lieux publics/lieux privés, lieux de soin/lieux de détente, chambres/couloirs, lieux d’activité/lieux de repos… Toutes ces frontières reposent sur une conception de l’espace vu comme opportunité de différenciation symbolique.

La rencontre avec la personne est elle-même une affaire impliquant différents types d’espaces. Si ces derniers ne possèdent pas de « marqueurs » évidents (où est le panneau signalant que nous venons d’entrer dans l’espace qu’il juge intime ?), ils peuvent tout de même se concevoir de manière théorique. A ce niveau, la notion de proxémie semble intéressante à présenter.

La proxémie

Il s’agit d’un concept développé par Hall en 1971[9]. Cet auteur lui a donné comme définition celle de « l’ensemble des observations et des théories concernant l’usage de l’espace par l’homme ». La théorie s’appuie sur la sensorialité humaine en la plaçant comme source des différents types d’espaces utilisés par l’individu. Selon Hall, les sens humains seraient en effet inclus dans une sorte de hiérarchie jouant un rôle dans la constitution des espaces imaginaires que la personne crée autour d’elle. Cette hiérarchie distingue la vue et l’audition (« sens d’éloignement ») de l’olfaction (« sens intermédiaire ») et du toucher et du goût (« sens de proximité »). Chacun de ces groupes de sens génèrerait une dimension que le psychisme humain n’investirait pas de manière identique. Hall distingue quatre dimensions « cachées » (au sens d’invisibles) qui entourent la personne en formant un cercle dont elle est le centre.

Le concept de proxémie - illustration

Nous aurions donc tous, autour de nous, des dimensions cachées qui nous feraient réagir de manière différenciée en cas d’intrusion. Hall les précise ainsi :

  • La distance intime : de 0 à 40 centimètres, elle implique une relation d’engagement avec le corps de l’Autre. Tous les sens peuvent y être engagés.
  • La distance personnelle : jusqu’à un peu plus d’un mètre autour de l’individu, elle correspond à notre zone de sécurité. Tous les sens peuvent être engagés, hormis le toucher et le goût.
  • La distance sociale : de 1,20 mètre à 3,6 mètres, Hall la décrit comme la « limite du pouvoir sur autrui », c'est-à-dire la zone limite où l’interaction personnelle est possible. L’usage des sens se limite à la vue et l’ouïe.
  • La distance publique : au-delà de 3,6 mètres, cet espace est considéré comme partagé avec les autres, sans implication personnelle. Là encore, seules la vue et l’ouïe peuvent être mobilisées.

Lorsqu’il est question de la rencontre avec des personnes porteuses de polyhandicap, le recul sur la proxémie peut être utile au professionnel cherchant à trouver une « juste distance » au niveau physique. Cette recherche est d’autant plus importante que bien des personnes ne sont pas en mesure de gérer elles-mêmes ces variables d’espace (pour des raisons motrices, notamment) et donc d’agir d’elles-mêmes sur l’éloignement ou le rapprochement physique. Par ailleurs, le travail auprès de ces personnes supposant des contacts parfois très intimes (toilette, manipulations…), il paraît essentiel d’être en mesure de penser ces situations pour ce qu’elles sont au regard de l’espace. Deux dimensions, particulièrement, prêtent à réflexion.

L’engagement avec le corps de l’autre

Certaines actions professionnelles nécessitent un contact corporel avec la personne accompagnée. On pensera bien entendu aux soins dits « d’hygiène et de confort », mais cela concerne tout autant les manipulations à effectuer pour l’installer sur son fauteuil ou pour l’aider à se coiffer. Lors de ces moments, il y a engagement avec le corps de l’Autre, ce qui suppose une distance professionnelle très ajustée pour que cet instant se déroule dans un partage vivable sainement par chacun. Les questions d’érotisation et de positionnement se posent dans le sens où le toucher intime peut très vite déclencher gêne et angoisse si le climat du soin est parasité par des ambigüités relationnelles. A ce niveau, la solidité du rôle professionnel et l’effort pour comprendre l’Autre sont essentiels afin de ne pas le placer dans une situation inconfortable ou même intolérable pour lui. Ces aspects, travaillés lors des formations initiales des professionnels, sont essentiels à la qualité du prendre-soin, mais ne doivent pour autant pas éclipser d’autres considérations tout aussi importantes. Engager le corps de l’Autre, c’est avant tout le placer dans un espace de rencontre symbolisé par le contact. Outre les prudences classiques (personne présentant une pathologie psychotique ou autistique), deux questions principales se posent : ce contact est-il consenti ? Ce contact est-il bien vécu ? Avec ces deux « bornes », l’action professionnelle peut replacer l’Autre au centre de son accompagnement. Se demander si le contact est consenti, c’est notamment s’interroger sur les contextes d’engagement corporel que l’on crée. Par exemple, c’est se demander si passer la main dans les cheveux d’une personne lorsqu’on la croise dans un couloir est un acte aussi anodin qu’on le pense au regard de son espace intime. Cela n’est-il pas, d’une certaine manière, une manière de marquer notre pouvoir sur elle en disposant de sa distance intime selon notre désir ? Il est frappant de constater que lorsque la personne émet un geste d’énervement et repousse la main, la question posée est souvent celle portant sur ce qui l’amène à être « de si mauvaise humeur aujourd’hui ». En terme de rencontre au sein de son espace intime, la question pourrait tout aussi bien concerner ce qui nous a poussé à croire que l’on pouvait la toucher de cette manière alors même qu’elle n’y a pas consenti explicitement. Dans ce champ particulier du consentement peut donc émerger une certaine vigilance quant à la possible appropriation du corps de l’Autre. Ce risque, démultiplié par la banalisation du contact quotidien lors des soins, est fondamental dans la mesure où la distance intime reste un des fondements du sentiment de sécurité des personnes.

En terme de vécu, les mêmes questionnements éthiques peuvent exister. Dans cet exemple de la main dans les cheveux, il est possible de se demander ce que cela implique dans le ressenti existentiel de la personne. Certaines peuvent y puiser une sorte d’apaisement ou même y voir un indice de complicité, mais d’autres peuvent tout aussi bien subir la réactivation d’un attachement passionnel (« s’il me touche ainsi, c’est qu’il m’aime », « si elle me touche ici par plaisir, peut-être acceptera-t-elle de me toucher ailleurs ? ») ou ressentent la marque d’un pouvoir sur eux (« s’il me caresse les cheveux, c’est une récompense pour mon bon comportement de ce matin »). Parfois, cela peut amener des vécus anxieux sans que l’on s’en rende compte (« elle ne m’a pas caressé les cheveux aujourd’hui, qu’ai-je fait de mal ? ») ou même abolir la juste distance posée par la personne elle-même (« je pensais qu’elle était juste une professionnelle, peut-être me suis-je trompé ? »). Nous voyons bien que l’ajustement de la distance physique dépend tout aussi bien de raisonnements abstraits (la possible symbolique, les possibles réactions) qu’éminemment concrets et reposants sur la compréhension du vécu de l’Autre et de son fonctionnement intellectuel, psychoaffectif et logique.

Ce type de contact physique non sollicité est relativement fréquent au sein des structures, mais n’a rien d’anodin pour autant. Au-delà des risques potentiels d’érotisation ou d’infantilisation[10], il reste une forme de rencontre intime entre les personnes. Cela suppose, outre un rôle professionnel très bien établi, la recherche d’un consentement sans équivoque. Les facteurs de vulnérabilité des personnes (vécus abandonniques, personnalités favorisant les interprétations erronées) sont également à prendre en compte. Il ne s’agit pas, bien entendu, de dire que tout contact intime non nécessaire est à proscrire, mais peut-être simplement de penser que tout contact devrait répondre à un besoin ou une demande de la personne, et non à une envie unilatérale de son aidant. Nous retrouvons ici le raisonnement précédent concernant la raison de la présence du professionnel en structure.

La zone de sécurité

Nous possédons tous des « zones de sécurité ». Ces espaces privés correspondent aux lieux d’émergence de notre sentiment de confort et de liberté. Se sentir trop serré dans un wagon de métro ou dans une foule génère bien souvent une sensation d’oppression provenant en partie de la disparition de l’espace de sécurité qui nous entoure. La réflexion éthique concernant les espaces physiques ne peut donc occulter cet aspect des choses, dans la mesure où le sentiment de sécurité détermine en partie le bien-être de la personne. Le polyhandicap, notamment dans les limitations motrices qu’il impose, peut être un facteur aggravant considérablement les effets d’une intrusion dans l’espace de sécurité de la personne qui en est porteuse. L’entrave motrice, et donc l’impossibilité de s’extraire du contact relationnel de l’autre, peut également profondément modifier la portée et la nature de la zone vécue comme sûre.

Ainsi, telle personne montrera des réactions de sursaut lorsqu’on s’approchera d’elle ; ainsi, telle autre ne tolère de manger qu’avec un espace libre suffisant autour d’elle. A l’inverse, quelques personnes manifestent un besoin irrépressible d’être constamment entourées par les autres, qui semblent alors personnifier une barrière sécuritaire séparant la zone sûre de l’espace d’incertitude. Cette distance personnelle est donc variable selon les personnes et leur situation de vie, et peut évoluer au fil du temps.

Une attention particulière peut donc être portée à cet aspect de la vie des personnes accompagnées, particulièrement dans la finesse du repérage de leur besoins en termes d’espace de sécurité. Faut-il lui laisser un peu de champ ou alors nous positionner tout à coté d’elle ? Comment a-t-elle réagi à mon approche ? Devrais-je l’aborder de manière plus douce ? Plus verbalisée ? Mettre en place des rituels préalables à ma présence au sein de sa zone de sécurité (mots, phrases, gestes)? Finalement, quelle est la taille de la zone d’espace où je peux me positionner sans qu’elle me sente trop proche d’elle ?

Autant de questionnements essentiels afin que la rencontre avec la personne constitue une présence acceptée au sein de sa zone de sécurité et non une intrusion insécurisante par manque d’adaptation de l’approche.

Par exemple, il est intéressant de se pencher sur ce que perçoit une personne alitée avec des ridelles autour d’elle. La restriction visuelle de ce type d’équipement n’a-t-elle pas un certain effet sur l’étendue de sa zone de sécurité ? L’incertitude de ce qui pourrait survenir de cet « ailleurs invisible » et le stress généré par des bruits non identifiables par la personne pourraient éventuellement valider les approches douces et progressives lors des éveils, plutôt qu’un surgissement potentiellement anxiogène dans son champ de vision. C’est à ce niveau pragmatique que l’espace de rencontre physique semble prendre toute son importance dans la vigilance quant au bien-être provoqué par les conditions de notre rencontre.

4) En conclusion

Au sein de ce chapitre, nous avons pu décrire l’espace de rencontre comme une zone de risque plaçant tout sujet face à la Différence et à l’Identique de cet Autre qui lui échappe radicalement. Cela pose la question essentielle de notre ajustement au sein de la rencontre, qui se fait avec la personne plutôt que face à elle. Dans cet « avec » existe la question de la distance, notamment par la prise en compte de la raison de notre présence à ses cotés et des nécessaires précautions à maintenir au niveau fantasmatique.

Deux interrogations s’adjoignent au sein de cette réflexion éthique: comme s’ajuster métaphoriquement dans les dimensions relationnelles et imaginaires du contact avec l’Autre ? Comment rester vigilant quant à l’engagement corporel et topologique que l’on créé avec lui ?

Ces multiples défis répondent au final à la nature même de l’espace de rencontre au sein d’un établissement : il s’agit d’un espace multidimensionnel où la rencontre avec l’Autre se joue dans une humanité partagée. Cela suppose une intention éthique propice au développement d’un cadre institutionnel et relationnel favorisant l’expression de la volonté et la défense de la liberté du sujet.

Si l’espace d’incertitude qu’est la rencontre génère du risque, il reste surtout une grande source de richesse et d’opportunités d’accompagnement, pour peu qu’une vigilance soit maintenue au niveau de ses possibles écueils.

Enfin, en conclusion de cet écrit, nous dirons que l’intention éthique n’est pas la recherche de maîtrise totale de l’espace de rencontre, puisqu’il s’agirait là d’une volonté de puissance qui ne peut se concevoir dans une relation humaine. Celle-ci, source d’inconnu et d’évolution perpétuelle, nous place face au devoir d’ajustement plutôt que de contrôle.

Cet ajustement n’est donc pas une maîtrise de l’actuel mais plutôt le projet de maintenir ouvertes les possibilités d’avenir par une adaptation constante à l’Autre. En cela, le professionnel ajusté répond à la pensée de Saint-Exupéry[11], lorsqu’il énonçait que l’enjeu de la responsabilité humaine n’était pas de prévoir l’avenir, mais plutôt de le permettre.

Pour citer cet article: Bemben, L., L'espace de rencontre, Repères éthiques de psymas, mai-juin 2014.

[1] Heidegger, M., Être et temps, Paris, Gallimard, 1964.

[2] Korff-Sausse, S., Le miroir brisé : L'enfant handicapé, sa famille et le psychanalyste, Hachette éd., 2009.

[3] Scelles, R., (sous la dir. de), Handicap : l’éthique dans les pratiques cliniques, Erès, 2008.

[4] Racamier, P.-C., Le génie des origines. Psychanalyse et psychoses, Paris, Payot, 1992.

[5] Hennezen, M. de, Montingny, J. de, L’amour ultime, Hatier, 1991.

[6] La morale peut se décrire comme la notion d’impératif catégorique de Kant : ce qui est moral et ce qui ne l’est pas se définit par rapport à l’obéissance au code établi, indépendamment des conséquences dans la réalité. Au niveau de l’éthique, il est plutôt question de ce qui est « juste » ou non en fonction de la situation dans laquelle nous nous trouvons. Il y a donc une morale absolue et des positionnements éthiques relatifs.

[7] Prayez, P., Sliwka, C. (sous la coord. de), Distance professionnelle et qualité du soin, 2009.

[8] Lévinas, E., Altérité et transcendance, Fata Morgana, coll. « Essais », 1995.

[9] Hall, E-T., La dimension cachée, 1971, Seuil, Paris.

[10] Pour l’illustration de la charge érotique potentielle de ce genre de geste, demandons-nous qui nous passe la main dans les cheveux avec tendresse au sein de notre vie privée. Pour celle de l’infantilisation et de l’asymétrie de pouvoir, imaginons un instant un supérieur hiérarchique (donc quelqu’un qui a un certain pouvoir sur notre confort au quotidien) nous adresser ce geste.

[11] Saint-Exupéry, A. de, Citadelle, Paris, Gallimard, 1948.